L’art de commander

Savoir commander avec autant de politesse que de fermeté est un art qui s’est perdu. Autrefois on persuadait au sens étymologique du terme, c’est-à-dire que si, sur le fond, l’ordre était des plus impératifs, sur la forme on conseillait fortement. Aujourd’hui on décrète, on menace, on admoneste, on invective. Cela va de pair avec l’affaiblissement de l’autorité.

Voyez comme François de Sourdis, lieutenant général des armées de Louis XIV, s’adressait en 1695 aux seigneurs d’Aquitaine :

« Je connais votre zèle », « vous aurez pour agréable », « je vous exhorte de n’y pas manquer »… En même temps, on goûtera l’ironie qui faisait qu’à l’époque celui qui donne les ordres se présentait comme le très obéissant serviteur de celui qui les reçoit.

 

J’ai reçu, Monsieur, les ordres de Sa Majesté pour convoquer le ban et l’arrière-ban de la province. Et comme je connais votre zèle pour son service, vous aurez pour agréable de vous tenir prêt de marcher et de vous rendre en état convenable le dernier jour du mois de mai prochain à Bazas.
Je vous exhorte de n’y pas manquer, parce que l’on procédera à l’encontre des défaillants suivant la vigueur des règlements. À quoi ne doutant pas que vous ne fassiez attention, je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Caricatures de la ferveur

​Jérusalem m’a laissé une impression paradoxale. Je m’attendais, dans cette ville où bat le cœur de plusieurs religions, à ressentir quelque chose comme une vibration mystique émanant de la magie des lieux. J’imaginais que j’allais éprouver, disons, une sorte de chatouillement spirituel, une forme d’excitation métaphysique, ou d’aspiration diffuse au sacré.

Eh bien non. À la vérité, judaïsme, christianisme et islam confondus, ça a même été l’inverse : toutes ces papillotes s’agitant devant un mur, ces bousculades exaltées pour aller toucher la pierre du sépulcre, ces cris d’effroi poussés par des barbus à la vue d’une femme et d’un homme se donnant la main en public, me sont apparus comme des démonstrations de dévotion ridicules, et ont provoqué chez moi une réaction de rejet. Je n’y ai vu que des superstitions juxtaposées, en surenchère les unes avec les autres, des caricatures de la ferveur.

Que tant de bigoterie contradictoire soit concentrée dans l’espace restreint d’une même ville ne fait que souligner la face archaïque, et à mes yeux grotesque, des croyances qui sous-tendent de tels comportements. Et j’ai fini par me dire que si l’on voulait vacciner une personne de tempérament raisonnable contre les excès de zèle de la piété, c’était à Jérusalem, par une étrange ironie du sort, qu’il faudrait l’emmener faire un tour.