Dorian Gray à l’envers

« Ce n’est rien de vieillir, mais le terrible est que l’on reste jeune. » La réflexion est de Paul Guimard. C’est une vérité qu’avec l’âge nous découvrons presque tous, en apercevant certains jours dans nos miroirs le portrait d’une personne beaucoup plus vieille que nous.

Notre destinée commune, c’est ainsi de jouer Dorian Gray à l’envers, et le jeune homme que je suis peinerait en effet quelquefois à se reconnaître dans son reflet s’il n’y surprenait pas le regard d’incompréhension qu’il est en train de lui jeter.

Les réseaux sociaux n’ont rien fait pour atténuer ce trouble. Claudine a découvert une autre page “Jean-Pierre Arbon” sur Facebook. Et là, bon, je veux bien admettre l’existence d’un décalage important entre ce qu’on s’imagine et la réalité, mais quand même, j’ai des doutes.

Vers le pôle

Une amie part à la retraite. Elle quitte Paris et s’installe en province. Elle vend son appartement, se défait de ses meubles, s’éloigne de la plupart de ses relations. — C’est vraiment une page qui se tourne, me dit-elle.

Puis elle me cite cette phrase étrange qu’elle dit avoir lue quelque part : « vieillir c’est comme courir vers le pôle avec de moins en moins de vêtements ».

Vieillir en eaux jeunes

Si la vie est une circumnavigation, je repense à Moitessier. Lui, il avait choisi de bifurquer plutôt que d’aller sagement vers sa fin. Il était reparti vers le cap de Bonne Espérance, en refusant de boucler la boucle. Ça ne l’avait pas empêché de vieillir (« Pour prolonger la vie ? Vieillir ! Il n’y a pas d’autre méthode » disait Alexandre Vialatte) ni le temps de passer, mais au moins avait-il vieilli en eaux jeunes, et montré que ce n’est pas parce que l’éternité est impossible qu’il ne fallait pas en prendre le chemin.

Il ne cherchait pas l’éternité d’ailleurs, juste la vie, c’est-à-dire le présent, être bien dans sa peau et en paix avec lui-même, jour après jour. « Parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme », tels avaient été ses mots.

Et moi je sens que j’approche de ce point potentiel de bifurcation. Ou bien je maintiendrai le cap évident, celui de la route commune, où je goûterai probablement, dans un premier temps, les délices de la retraite et des alizés, ou bien je repartirai vers le sud, filer à nouveau vers des mers agitées et actives, tentant peut-être de revenir sur scène et d’y tenir un moment, même seul et sans succès, ou cherchant quelque façon neuve de m’ouvrir aux autres, s’il est question ici de sauver son âme.