Prophète Élie

Du sommet de notre île, la beauté du monde se déploie à 360°. Collines, plaines, hameaux, criques, et dans toutes directions la mer, d’autres îles, le soleil, les gais nuages, l’horizon.

Sur ce point culminant, au centre de la beauté toute particulière des Cyclades qui s’épanouit ici, se trouve une petite chapelle bleue et blanche, dédiée au prophète Élie. Aucun autre point de l’île ne se situe plus près du ciel. La clé est sur la porte. L’endroit est désert, le vent souffle. Difficile de ne pas entrer.

À l’intérieur, l’espace est minuscule, le silence est immense. Trois icônes, une table où a brûlé un peu d’encens, une bougie éteinte, deux chaises. Une sérénité extraordinaire émane de ces simples choses, comme de la clarté paisible dans laquelle elles baignent. Transparence du mystère. Celui qui pénètre ici comprend qu’il était attendu.

Quand on sort, le vent qui vous saisit semble l’esprit qui souffle. La Bible nous dit qu’après avoir accompli de nombreux prodiges, Élie est monté aux cieux dans un tourbillon. L’endroit devait ressembler à celui-là.

Peigner le vent

On voit en Bretagne des alignements de chênes plantés serrés et émondés, qui ne déploient jamais leurs branches et montent verticalement vers le ciel. Comme je remarque que leurs silhouettes dégingandées ne sont pas très esthétiques, l’ami avec qui je suis me répond : — Certes, mais leur fonction est belle : ils sont là pour « peigner le vent ».

Un mot, et le regard change. Je me mets à voir ces arbres lissant et démêlant l’ébouriffement invisible de l’air. Ils le coiffent pour protéger les cultures. Si la tempête est trop forte, ils attrapent et tirent ses cheveux en bataille. Nombreux sont ceux qui sont tombés au combat. Les peignes y ont laissé des dents.

Frontière

Père et fille passent en voiture la frontière entre la Normandie et la Bretagne, à proximité du mont Saint Michel. La fille répète alors ce qu’elle a souvent entendu dire à son père :
Le Couesnon en sa folie
Mit le Mont en Normandie
Puis elle demande : – c’est quoi au fait le Couesnon ? Le nom d’un vent ?
– Non, ma chérie, dit le père en riant, c’est une rivière… Mais quelle belle idée ! Plût à Dieu qu’on pût tracer des frontières sur du vent…

Comme une brise

Les années passent, et quand je me retourne sur ma vie je vois, parfois assez distinctement, un homme qui n’a pas fait grand chose, qui a juste effleuré l’existence, qui est passé au-dessus de sa vie comme une brise, ou un courant d’air, s’en est nourri, en a joui, sans rien creuser, rien déplacer, toucher à presque rien, transparent, discret, épicurien, ivre de l’instant qui passe et trouvant de bonnes raisons de s’en satisfaire, et dont la trace sera quelques chansons, et ce blog, quelques milliers de pages qui ne racontent que l’écume. Du vent, du joli vent.