Le champ de Touya

Je marchais dans le champ dit « de Touya », au bout duquel se trouve la ferme où mon grand-père est né. Le ciel était d’un bleu intense, la prairie couverte de boutons d’or, c’était le printemps en majesté.

En parcourant ce petit coin de terre où il avait passé son enfance, je me mis une nouvelle fois à songer à cet homme que j’ai tant aimé, et doucement, au fil de mes pas, une phrase affleura à ma mémoire, une phrase qu’il cite dans ses souvenirs de guerre de 14-18, que je ne pouvais pas exactement restituer mais qui avait à voir avec ce que j’avais devant les yeux.

De retour à la maison, j’ai repris son manuscrit, et lu ce que j’y cherchais : « Allons, la vie est belle et je sens flotter dans l’air une odeur frémissante de printemps. Les ailes de la Victoire, nous les caresserons bientôt où que nous soyons : debout dans la tourmente ou couchés dans la terre que nous aurons défendue parce qu’elle nous fut douce, maternelle et fleurie ». Mon grand-père indique avec émotion que ces mots sont signés Gabriel-Tristan Franconi, qu’ils sont extraits d’une lettre que ce camarade de tranchée (qu’il décrit comme « fantassin, sous-lieutenant, mon compagnon ») avait écrite avant d’être tué le 23 juillet 1918, et il les cite à deux reprises dans son livre, au milieu, puis à la fin, tant ils l’avaient marqué et lui tenaient à cœur.

Et soudain, j’ai compris que ce qui l’avait bouleversé dans ces lignes, plus encore que la perspective de la victoire, plus même que la prémonition que son ami avait eue de sa propre mort, c’était l’évocation de la terre « douce, maternelle et fleurie », c’est-à-dire l’exact souvenir de son champ de Touya.

Balançoire

Suspendue à la branche d’un vieux marronnier, la balançoire proposait sa planche immobile à qui se laisserait tenter. Il était tard, il faisait nuit. Elle s’y assit en riant, allongea et replia alternativement les jambes pour donner de l’ampleur à son mouvement, et en un instant, elle retrouva des sensations vieilles de quelques dizaines d’années.

Quand elle atteignit l’horizontale, oscillant à cent quatre-vingt degrés, vers l’avant face collée aux feuilles et aux étoiles, vers l’arrière frôlant l’ombre sur le sol, elle lâcha un cri, un cri de frayeur joyeuse, un cri de tête qui tourne, de ventre qui se serre et de cœur qui bat, et elle éprouva un étourdissement bref, celui que provoque la dissolution furtive de l’espace et du temps, quand l’âge mûr et l’enfance se mettent en court-circuit et que l’on va et vient trop rapidement entre la terre et le ciel.

Avis de tempête

Je pense à la Terre, au grouillement toxique et désordonné de l’espèce humaine, à l’équilibre désormais rompu avec la nature. Je pense (avec un mélange de soulagement égoïste et de mauvaise conscience) que je mourrai avant d’en affronter pleinement les conséquences. Je pense à nos enfants dans la tempête qui se prépare et je les vois ballottés comme des gouttes d’eau.

Et je pense aussi, comme la plupart des hommes au seuil de la vieillesse, et face au désastre intime qui s’annonce, que mon regard sur le monde se teinte des couleurs sombres de ce qui m’attend.

Crucifier Eratosthène

On apprend dans Le Monde que le « terreplatisme » se répand. Les adeptes de cette doctrine sont ceux qui croient que la Terre est plate. Il y en aurait onze millions rien qu’au Brésil. Ils viennent là-bas de tenir un congrès. Le journaliste qui en rend compte écrit que ces gens-là « crucifient Eratosthène ». Il y a peu de chances pour qu’ils en soient conscients. Je doute même qu’ils connaissent le nom de ce Grec, sans parler de ses travaux.

Eratosthène est ce savant génial qui, il y a 2250 ans, avait remarqué que le jour du solstice d’été, à midi, le soleil se reflétait dans le fond d’un puits à Assouan (nommée Syene à l’époque) et se trouvait donc exactement à sa verticale, alors qu’un gnomon à Alexandrie projetait une ombre, ce qui voulait dire que les rayons du soleil formaient là un angle avec la verticale. Il calcula cet angle. Puis il fit mesurer la distance entre les deux villes, situées sur le même méridien, par des arpenteurs et des voyageurs qui, allant de l’une à l’autre, comptèrent les pas de leurs chameaux. Enfin, ayant établi ces deux données (l’angle et la distance) de façon aussi précise que possible, et en usant de notions de géométrie assez simples puisqu’on les enseigne aujourd’hui à des enfants de douze ans, il calcula la circonférence de la Terre, qui s’avéra juste, à 1,5% près.

Eratosthène est aussi l’inventeur de la géographie, ainsi que celui qui mit au point une méthode permettant de déterminer les nombres premiers par exclusion : c’est le fameux crible qui porte son nom. Ah ! S’il avait pu mettre au point une méthode aussi simple pour exclure la connerie… Hélas, le voici en train de succomber une deuxième fois, « crucifié » donc par des terreplatistes sur un continent qu’il ignorait. La première fois, sa fin avait été plus noble. Les cons l’avaient épargné. C’est lui-même qui, dit-on, par tristesse ou par lassitude, à quatre-vingt deux ans, s’était laissé mourir de faim, parce qu’il était devenu aveugle et ne pouvait plus contempler les étoiles.

Planète 2017

jol© JOL

C’est une image que j’emprunte à mon ami JOL. On la croirait sortie de 2001 Odyssée de l’espace, d’Interstellar, ou de Melancholia. En orbite à bord d’une capsule spatiale, nous approchons d’une planète splendide et inconnue.

A y regarder de plus près cependant, la Terre, c’est le ciel, et le ciel, c’est la Terre. Postez-vous sur un pont au-dessus d’un canal, en Camargue, placez l’horizon à 45° avec lui-même, capturez les couleurs du couchant. Et voyez comme alors le monde se réenchante, pour nous offrir, souhaitons-le, une très belle et très heureuse année.

Que 2017 chante !

Je vous embrasse.