Odeur de sainteté

Parmi les sœurs avec qui Sainte Thérèse de Lisieux partageait sa vie au couvent, il y en avait une qui lui déplaisait viscéralement. Elle était vieille, et tout en elle la rebutait : son visage, sa voix, son odeur, son aigreur, les bruits qu’elle faisait en mangeant. Thérèse n’avait qu’une envie : ne jamais la croiser, la fuir.

Cependant, ce n’étaient pas là des sentiments bien chrétiens, et Thérèse, pour s’appliquer à la charité et à l’amour du prochain, décida au contraire de manifester à cette infortunée compagne de l’attention et de la sympathie. De sorte que chaque fois qu’elle la voyait, elle lui souriait, lui proposait de l’aider, la complimentait pour son comportement exemplaire et louait la qualité de sa personne.

La malodorante s’étonnait d’être l’objet d’une telle estime, mais Thérèse ne révélait rien. « Aimez vos ennemis » pensait-elle sans doute en surmontant ses hauts-le-cœur.

L’argent n’a pas d’odeur : le salut si, parfois.

Mes beaux-frères

Il me vient l’idée, je ne sais trop pourquoi, de faire le compte de mes beaux-frères. Je vais procéder par ordre chronologique.

Le premier que j’ai eu était mon meilleur ami. Il a épousé ma sœur, et moi j’ai failli épouser la sienne. Ça n’a pas duré longtemps. Heureusement, nous sommes restés les meilleurs amis du monde.

Mon deuxième beau-frère a aussi épousé ma sœur (la même, je n’en ai qu’une). C’était peu après la séparation d’avec le précédent. Aux dernières nouvelles, il est toujours son mari. (Presque quarante années avec elle : je m’incline devant la performance).

Puis quand je me suis marié (une première fois), j’ai acquis cinq beaux-frères d’un coup : les deux frères de ma femme, et les maris de ses trois sœurs. Numérotons-les de 3 à 8. Numéro 7 et numéro 8 étaient eux-mêmes frères. Par un destin tragique, ils sont morts l’un et l’autre avant d’atteindre leurs cinquante ans.

Lorsque j’ai divorcé, le nombre de mes beaux-frères est retombé à un. Mais quand je me suis remarié quelque temps plus tard, je suis entré dans une famille plus nombreuse encore, et j’en ai regagné six ! J’attribue à ceux-ci les numéros 9 à 14. Pour le numéro 12, on pourrait chipoter : il vivait avec l’une des sœurs de ma nouvelle épouse et avait eu une petite fille avec elle, mais sans être passé par la mairie. Quoiqu’il en soit, ils se sont séparés par la suite, et cette même belle-sœur ayant convolé depuis de façon tout-à-fait officielle, son nouveau mari est ainsi devenu le quinzième dans mon décompte personnel de beaux-frères (mais pas le moindre dans mon amitié).

NB : inutile de chercher, aucun d’eux n’est sur la photo.

Un passé atroce et doux (Familles)

(On trouvera ici l’article dont un problème technique a empêché hier la publication. Avec mes excuses à tous mes lecteurs.)

Toutes les familles ont des problèmes
La mienne ne fait pas exception
Pas assez ou trop de je t’aime
Aîné cadet fille ou garçon
On est tous des êtres bizarres
Les familles ça fait des dégâts
On s’y étreint on s’y bagarre
C’est plein de douleur sous la joie

On est tous tous tous des enfants malades
On est tous tous tous affamés d’amour

Y’a celui ou celle qui est moche
Celle ou celui qui est jaloux
Celle à qui on fait des reproches
Celui qui prétend qu’il s’en fout
On s’aime on se hait s’exaspère
Dans un seul et même mouvement
Entre frères et sœurs père et mère
C’est compliqué les sentiments

On est tous tous tous des enfants malades
On est tous tous tous affamés d’amour

Il suffit d’un mot pour qu’un drame
Eclate au milieu d’un repas
Nos blessures du fond de l’âme
Elles ne se guérissent pas
L’âge ne fait rien à l’affaire
L’enfant saigne toujours en nous
On reste marqués comme au fer
Par ce passé atroce et doux

On est tous tous tous des enfants malades
On est tous tous tous affamés d’amour

Lorsque j’ai écrit cette chanson, il y a une douzaine d’années, je pensais moins à la famille que j’avais fondée qu’à celle qui m’avait vu naître : mon frère, ma sœur, mes parents. À l’époque, ceux qui nous connaissaient pouvaient se dire que je faisais surtout allusion à mon frère, qui avait coupé les ponts. Mais j’avais aussi ma sœur en tête. Aussi heureuse que notre enfance à tous les trois ait pu paraître, elle a fait des dégâts et laissé des séquelles dont nous affrontons désormais les conséquences, sur nos jours vieillissants : querelles insolubles, rancœurs inextinguibles, jalousie, ressentiment.

« Marqués comme au fer par ce passé atroce et doux » : je ne croyais pas si bien dire…

Noëls et tableau noir

​Que sont mes Noëls devenus ? Je me retourne et je n’en vois que trois ou quatre. Ma vie est comme un tableau noir effacé, sur lequel ne subsistent que quelques traits de craie, aléatoirement rescapés des coups d’éponge de l’oubli.


Avec un effort de mémoire, cependant, d’autres scènes réapparaissent. Et certaines images affleurent, très anciennes, avec mon frère et ma sœur, rue de la Croix Nivert, au petit matin, pieds nus, en pyjamas, courant vers le salon où se trouve le sapin pour voir si le Père Noël est passé…

Ma sœur… Je lui souhaite, si elle me lit (ce que je ne crois pas), un joyeux Noël. Elle pourra voir de l’ironie dans mon propos. Il n’y en a pas.

Très heureuses fêtes à tous !