Chimère

Le Monde nous apprend que des équipes scientifiques travaillent sur la création de chimères homme-singe, et qu’elles sont parvenues à en cultiver les embryons pendant quelques jours.

Ces travaux, nous dit le journal « suscitent une salve d’interrogations », d’ordre biologique, médical, philosophique et éthique. J’ajouterai pour ma part anatomique, et pyrotechnique. Car selon Homère, qui en a le premier donné une description, la chimère est un monstre « lion par devant, serpent par derrière, chèvre au milieu », et capable de « cracher le feu ». En cas d’un assemblage homme-singe mené à terme, quelle serait donc les parties du corps occupées par chacun des deux, et leur alliance pèterait-elle des flammes, comme il est permis de l’espérer ?

Répondant à la première de mes interrogations, les savants qui s’adonnent à ces travaux assurent être conscients de « lignes rouges à ne pas franchir ». Un chercheur américain les résume élégamment : pas question de mélanger « brain, balls and beauty » en introduisant des cellules humaines dans le cerveau d’un singe, ses organes sexuels, ou même de modifier son apparence. On ne peut que se réjouir de voir qu’ainsi tout est fait pour éviter de porter atteinte à la dignité de l’animal.

Le singe et le léopard

Avec le confinement, les statistiques de visionnement de mes fables sont orientées à la hausse. De nouvelles personnes les découvrent, les commentent, les critiquent. L’une d’elles n’a pas apprécié mon interprétation du Singe et du Léopard, notant à son propos : « prendre La Fontaine et ne pas respecter la prosodie c’est vraiment le faire exprès… »

Eh bien oui, c’est fait exprès. Je m’efforce de dire ces textes en les rapprochant le plus possible de la façon que nous avons de parler maintenant. Ce faisant, je n’ai pas l’impression de les déformer, ni qu’ils y perdent. Mais c’est bien sûr à chacun d’en juger. Et comme dit le Singe, « si vous n’êtes contents, nous rendrons à chacun son argent à la porte ».

Du thésauriseur et du singe

Si l’on parcourt jusqu’au bout l’entrée otiosus (oisif) du Gaffiot que j’évoquais hier, on en trouve une dernière définition : qui ne rapporte rien (en parlant d’argent).

Entre ce qui ne rapporte rien et ce qui n’a pas de valeur il n’y a qu’un pas à franchir, et l’oisif retrouve ici, par dérive sémantique et de manière dégradée, sa qualité de n’être pas négociable.

Ce sens a subsisté en français au moins jusqu’au XVIIe siècle puisque La Fontaine l’emploie dans une fable peu connue intitulée Du thésauriseur et du singe. Il y est question d’un avare qui accumule ducats et pistoles. La Fontaine nous dit : « quand ces biens sont oisifs je tiens qu’ils sont frivoles ». Si frivoles même, c’est-à-dire de si peu d’importance, qu’il a placé chez cet avare un singe qui jette une à une par la fenêtre les pièces d’argent de son maître, et s’en amuse beaucoup (tout comme, manifestement, l’auteur).

Le lion le singe et les deux ânes

Quand j’ai mis en ligne ma video sur Le berger et le roi, que j’ai présentée hier, un certain Monsieur T., qui est en quelque sorte un confrère puisqu’il se livre à la même activité que moi et publie régulièrement sur YouTube des fables récitées (et souvent commentées) par ses soins, m’en a fait compliment, et noté que je l’avais « très bien dite ». Je lui ai répondu que son compliment me touchait, venant d’un connaisseur. « Seigneur, j’admire en vous des qualités pareilles », répondit Monsieur T., en précisant : pompé chez un célèbre fabuliste.

Là, j’ai compris qu’il me donnait un avertissement, et peut-être une leçon. Il fallait arrêter là notre échange, car nous commencions à ressembler aux ânes de cette autre fable d’où provenait justement le vers qu’il m’avait cité : Le lion le singe et les deux ânes. Asinus asinum fricat, l’âne frotte l’âne, disaient les Romains lorsque deux imbéciles trouvaient bon de se congratuler. La Fontaine écrit : gratter.

Le singe de Maupassant

Maman passe toujours ses journées à lire. Elle oublie chaque phrase à mesure qu’elle avance, mais de temps en temps, buttant sur quelque aspérité dans sa lecture, elle revient en boucle sur un paragraphe.

C’est le cas quand j’arrive chez elle l’autre jour. Elle est plongée dans la biographie de Maupassant. Le jeune Guy a seize ans. Il est en vacances à Etretat où il a fait la connaissance de deux Anglais étranges, le poète Swinburne et un certain Powel, qui l’ont invité dans leur maison. Ils y vivent avec un singe.

En entrant, je lui demande si ça va.
— Oui, à peu près, me dit-elle, mais…
— Mais quoi ?
— Eh bien… Je ne comprends pas ce qui est écrit ici.

Je lis les lignes qu’elle me désigne.

Maupassant, par Henri Troyat © Flammarion

Puis :
— C’est bizarre en effet, lui dis-je. Mais tu n’as qu’à sauter ce passage, tu vas voir, par la suite les choses rentrent dans l’ordre.
— Tu es sûr ?
— Sûr.
— Tout de même, marmonne-t-elle rêveusement, je n’avais jamais pensé qu’on pouvait masturber un singe…