L’art de commander

Savoir commander avec autant de politesse que de fermeté est un art qui s’est perdu. Autrefois on persuadait au sens étymologique du terme, c’est-à-dire que si, sur le fond, l’ordre était des plus impératifs, sur la forme on conseillait fortement. Aujourd’hui on décrète, on menace, on admoneste, on invective. Cela va de pair avec l’affaiblissement de l’autorité.

Voyez comme François de Sourdis, lieutenant général des armées de Louis XIV, s’adressait en 1695 aux seigneurs d’Aquitaine :

« Je connais votre zèle », « vous aurez pour agréable », « je vous exhorte de n’y pas manquer »… En même temps, on goûtera l’ironie qui faisait qu’à l’époque celui qui donne les ordres se présentait comme le très obéissant serviteur de celui qui les reçoit.

 

J’ai reçu, Monsieur, les ordres de Sa Majesté pour convoquer le ban et l’arrière-ban de la province. Et comme je connais votre zèle pour son service, vous aurez pour agréable de vous tenir prêt de marcher et de vous rendre en état convenable le dernier jour du mois de mai prochain à Bazas.
Je vous exhorte de n’y pas manquer, parce que l’on procédera à l’encontre des défaillants suivant la vigueur des règlements. À quoi ne doutant pas que vous ne fassiez attention, je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Territoires

De même que l’on ne dit plus banlieue, mais quartiers, on ne dit plus province, on dit territoires. « Allez donc dans les territoires, à la rencontre des vrais gens… » C’est ainsi que nous avons depuis quelque temps un ministère des territoires, et même, plus précisément, de la « cohésion (?) des territoires ».

Or ces territoires, au pluriel, me font un effet lointain. Quand on jouait autrefois à La conquête du monde (devenue Risk), on trouvait, dans un coin du planisphère, les territoires du nord-ouest : des lieux reculés, difficilement accessibles, où il ne se passait rien, mis à part, de temps en temps, une ruée vers l’or. C’est d’abord cela qu’ils m’évoquent, ces territoires. Ou encore, outre-mer, des morceaux épars de terres éloignées, peu peuplées, battues par les vents, que les hasards de l’histoire et des explorations ont un jour placés sous notre juridiction, sans qu’ils aient jamais acquis depuis ni un statut plein de département ou de région, ni leur indépendance.

J’ignore pourquoi le mot province est devenu politiquement incorrect. Je me souviens que Malraux le détestait. Quand il était ministre, et qu’il ouvrait un peu partout en France ses maisons de la culture, il professait avec véhémence que « ce mot hideux »* devait disparaître. C’est dommage, mais c’est fait.

*  « Et, si vous le voulez, je vous dis que vous tentez une des plus belles choses qu’on ait tentées en France, parce que alors, avant dix ans, ce mot hideux de province aura cessé d’exister en France. » (Discours du 19 mars 1966 inauguration de la MJC d’Amiens)