Le champ de Touya

Je marchais dans le champ dit « de Touya », au bout duquel se trouve la ferme où mon grand-père est né. Le ciel était d’un bleu intense, la prairie couverte de boutons d’or, c’était le printemps en majesté.

En parcourant ce petit coin de terre où il avait passé son enfance, je me mis une nouvelle fois à songer à cet homme que j’ai tant aimé, et doucement, au fil de mes pas, une phrase affleura à ma mémoire, une phrase qu’il cite dans ses souvenirs de guerre de 14-18, que je ne pouvais pas exactement restituer mais qui avait à voir avec ce que j’avais devant les yeux.

De retour à la maison, j’ai repris son manuscrit, et lu ce que j’y cherchais : « Allons, la vie est belle et je sens flotter dans l’air une odeur frémissante de printemps. Les ailes de la Victoire, nous les caresserons bientôt où que nous soyons : debout dans la tourmente ou couchés dans la terre que nous aurons défendue parce qu’elle nous fut douce, maternelle et fleurie ». Mon grand-père indique avec émotion que ces mots sont signés Gabriel-Tristan Franconi, qu’ils sont extraits d’une lettre que ce camarade de tranchée (qu’il décrit comme « fantassin, sous-lieutenant, mon compagnon ») avait écrite avant d’être tué le 23 juillet 1918, et il les cite à deux reprises dans son livre, au milieu, puis à la fin, tant ils l’avaient marqué et lui tenaient à cœur.

Et soudain, j’ai compris que ce qui l’avait bouleversé dans ces lignes, plus encore que la perspective de la victoire, plus même que la prémonition que son ami avait eue de sa propre mort, c’était l’évocation de la terre « douce, maternelle et fleurie », c’est-à-dire l’exact souvenir de son champ de Touya.

Harmonie des contraires

Un poème de Rabindranath Tagore (envoyé à mon attention par ma cousine Isabelle) traduit mieux que je ne saurais le faire moi-même une humeur et des pensées qui m’envahissent souvent, et spécialement depuis hier.


Mes mots cesseront un jour de fleurir parmi l’espace (…)
Mes oreilles n’entendront plus les messages mystérieux de la nuit,

Et mon cœur ne viendra plus en hâte au fougueux appel du soleil levant

Il faudra que je prenne fin

Avec mon dernier regard

Avec ma dernière parole

Ainsi le désir de vivre est une grande vérité,

Et l’adieu absolu, une autre grande vérité.

Pourtant doit se produire entre eux une harmonie

Sinon la création n’aurait pu supporter si longtemps souriante

L’énormité de la fraude

Harmonie des contraires. Sourire de tristesse. Murmure amoureux de la terre. Mourir au printemps.

Premier anniversaire

Aujourd’hui, il y a un an que Maman est morte.

Je devrais plutôt écrire : s’est éteinte, tant la petite flamme de sa vie était devenue faible et fragile.

Je n’étais pas auprès d’elle. Je ne l’ai pas accompagnée dans ses derniers instants. J’aurais dû braver le confinement. Je sais bien qu’on fait toujours seul le voyage, mais au moins j’aurais été sur le quai pour lui dire au-revoir. Peut-être.

Au moment où elle s’éteignait, j’étais à Amou, je marchais dans les champs. Je faisais le tour de ce pré qu’on appelle le Treitis. Il était couvert de plantain, une herbe vivace qui résiste au piétinement. Le printemps triomphait. J’ai pris sans savoir pourquoi cette photo presque abstraite. C’était une heure avant qu’elle ne ferme les yeux.

Quelque chose dans la mort de Maman devait depuis toujours s’accorder au printemps.

Dernier printemps

Jours exquis

Je ne me souviens pas d’avoir connu des jours meilleurs que ceux que nous sommes en train de vivre. Confinés à la campagne et contraints au repos. Le printemps qui croît et s’épaissit, les hommes à l’arrêt, les oiseaux qui triomphent.

Je ne me souviens pas d’avoir approché d’aussi près la douceur de vivre et la sensation d’être en paix. Je suis au bon endroit, au bon moment, entouré de ceux que j’aime, libéré de tout souci immédiat, centré sur le présent.

Je marche avec les chiens, ils jouent, ils prennent des chevreuils à la course et ne les rattrapent jamais, ils reviennent haletants et tirant la langue, se baignent dans les ruisseaux, se régalent de quelques os, dorment devant ma porte, et m’enseignent sans le savoir l’évidence d’être au monde.

Songeries

Signe que les choses, avec le covid-19, vont mal : nous voici strictement confinés dans nos gîtes. Tel le lièvre de La Fontaine, cela me rend songeur. « Car que faire en un gîte à moins que l’on ne songe ? »

Signe que les affaires du monde ont résolument quitté leur cours normal : non seulement l’Allemagne a fermé ses bordels, mais le Nevada a fermé ses casinos. Que faire à Las Vegas à moins que l’on ne joue ?

Signe que la nature se fout pas mal de nos problèmes : les prés fleurissent, les arbres verdissent, le printemps éclate. Que faire, quand on est bourgeon, à moins que l’on n’éclose ?

Signe que le moment peut être néanmoins utilisé avec profit : Shakespeare se trouvait en quarantaine pour cause de peste lorsqu’il écrivit le Roi Lear et Macbeth. Et que faire, quand on est Juliette, à moins d’aimer Roméo ?

A parisian view

Lorsque les fenêtres d’un appartement s’ouvrent à hauteur d’arbre, les New-Yorkais appellent cela a parisian view.

Alors voici une vue parisienne de printemps, prise d’une fenêtre donnant sur les Champs-Elysées et leur rond-point, dans ce moment de l’année où la ville prend un charme indéfinissable, quand la végétation n’a pas encore entièrement éclos, et que la ramure des arbres se pare d’un flouté vert.

Vieux étendards

armes montenegrinesLa mondialisation provoque partout dans le monde une rétractation des peuples sur leur identité, réelle ou fantasmée. Chaque groupe se sent menacé par les autres. L’idée d’accueil, d’ouverture, de brassage, de mixité perd de sa force à mesure qu’elle semble s’accomplir dans les faits. Le refus d’être dilué ou mélangé s’affirme. Chaque nation ressort de ses greniers ses vieux étendards, ses mythes fondateurs, ses fiertés chauvines. On fourbit ses armes, on astique les épées. Il flotte dans l’air une envie d’en découdre qui alimente un sourd désir de guerre naguère inconcevable. Continuer la lecture de Vieux étendards