Le champ de Touya

Je marchais dans le champ dit « de Touya », au bout duquel se trouve la ferme où mon grand-père est né. Le ciel était d’un bleu intense, la prairie couverte de boutons d’or, c’était le printemps en majesté.

En parcourant ce petit coin de terre où il avait passé son enfance, je me mis une nouvelle fois à songer à cet homme que j’ai tant aimé, et doucement, au fil de mes pas, une phrase affleura à ma mémoire, une phrase qu’il cite dans ses souvenirs de guerre de 14-18, que je ne pouvais pas exactement restituer mais qui avait à voir avec ce que j’avais devant les yeux.

De retour à la maison, j’ai repris son manuscrit, et lu ce que j’y cherchais : « Allons, la vie est belle et je sens flotter dans l’air une odeur frémissante de printemps. Les ailes de la Victoire, nous les caresserons bientôt où que nous soyons : debout dans la tourmente ou couchés dans la terre que nous aurons défendue parce qu’elle nous fut douce, maternelle et fleurie ». Mon grand-père indique avec émotion que ces mots sont signés Gabriel-Tristan Franconi, qu’ils sont extraits d’une lettre que ce camarade de tranchée (qu’il décrit comme « fantassin, sous-lieutenant, mon compagnon ») avait écrite avant d’être tué le 23 juillet 1918, et il les cite à deux reprises dans son livre, au milieu, puis à la fin, tant ils l’avaient marqué et lui tenaient à cœur.

Et soudain, j’ai compris que ce qui l’avait bouleversé dans ces lignes, plus encore que la perspective de la victoire, plus même que la prémonition que son ami avait eue de sa propre mort, c’était l’évocation de la terre « douce, maternelle et fleurie », c’est-à-dire l’exact souvenir de son champ de Touya.

Trois couleurs et un manche

Le 15 février, il y a trois jours, j’ai lu un topo sur le drapeau français. L’auteur avait tenu à le publier justement ce jour-là au motif que c’était le jour anniversaire de sa création, le 227è, pour être précis. 

C’est assez curieux de célébrer les 227 ans de quelque chose, mais enfin sachons donc que c’est le 15 février 1794 que la Convention décréta que « le pavillon sera formé des trois couleurs nationales disposées en trois bandes égales posées verticalement », et que le peintre David suggéra que le bleu soit fixé à la hampe.

Quant à la signification des couleurs (je résume) : le rouge proviendrait de la bannière de Saint-Denis, rouge du sang du martyr (avant de devenir plus tard le symbole universel des luttes ouvrières) ; le blanc serait celui de l’écharpe que les chefs des armées et le roi en personne arboraient au combat, sous l’Ancien Régime ; quant au bleu, l’auteur ne savait pas trop, mais le repérait, au Moyen-Age, dans les couleurs des bourgeois de Paris.

Eh bien, sur le même sujet, je préfère ce que racontait mon grand-père dans ses souvenirs de la guerre de 14-18. Dans la caserne où, avec quelques dizaines de troufions, on leur dispensait l’instruction militaire de base avant de les envoyer au front, l’officier avait ainsi défini le drapeau : « formé de trois couleurs et d’un manche ». — Et pour les couleurs, ajoutait ce laconique instructeur, le blanc c’est l’innocence du combattant ; le rouge, le sang du sacrifice ; et le bleu…. ah, le bleu… eh bien, s’il était vert, ce serait l’espérance !