Rayure

Ce n’était pas dit sur le ton d’une mauvaise plaisanterie grivoise. Maman n’avait jamais été vulgaire. Mais elle n’avait plus sa tête, plus de retenue, et s’était adressée à la jeune femme méchamment, avec le désir inconscient de la blesser.
— Tu as des enfants ?
— Oui.
— Vraiment ? Tu les as faits avec tes trous à toi ?

Pourquoi faut-il qu’il y ait des paroles qui restent ? Pourquoi quelques mots entendus un jour continuent-ils de flotter à la surface de la conscience au lieu de sombrer comme tous les autres dans l’oubli ? Et pourquoi viennent-ils rayer l’image qu’on voudrait intacte et exemplaire de personnes chères à notre cœur ?

Premier anniversaire

Aujourd’hui, il y a un an que Maman est morte.

Je devrais plutôt écrire : s’est éteinte, tant la petite flamme de sa vie était devenue faible et fragile.

Je n’étais pas auprès d’elle. Je ne l’ai pas accompagnée dans ses derniers instants. J’aurais dû braver le confinement. Je sais bien qu’on fait toujours seul le voyage, mais au moins j’aurais été sur le quai pour lui dire au-revoir. Peut-être.

Au moment où elle s’éteignait, j’étais à Amou, je marchais dans les champs. Je faisais le tour de ce pré qu’on appelle le Treitis. Il était couvert de plantain, une herbe vivace qui résiste au piétinement. Le printemps triomphait. J’ai pris sans savoir pourquoi cette photo presque abstraite. C’était une heure avant qu’elle ne ferme les yeux.

Quelque chose dans la mort de Maman devait depuis toujours s’accorder au printemps.

Dernier printemps

Sur les lèvres

Je finis la tâche pénible — non, pas si pénible que ça, curieusement ; émouvante plutôt, j’aurais envie de dire « remuante » au sens de : qui vous remue — de vider l’appartement de mes parents à Paris.

Bien plus qu’aux objets, je suis sensible aux écrits, aux carnets, aux lettres. Maman prenait beaucoup de notes. Je prends au hasard un de ses cahiers, et à la première page sur laquelle je l’ouvre, datée d’août 2007, je lis cette phrase qui, écrit-elle, « me hante tout le temps » : « Nous aurons perdu jusqu’à la mémoire de notre rencontre. Pourtant nous nous rejoindrons, pour nous séparer et nous rejoindre encore, là où se rejoignent les trépassés : sur les lèvres des vivants. » (Hubert Butler)

Sois en paix, Maman. Tu vivras toujours sur nos lèvres, et dans nos cœurs. Anxieuse, furtive, frémissante. Et sous ma plume.

Désarroi

L’un de mes beaux frères vient de perdre sa mère. Me submerge soudain la pensée de la mienne. Je me trouve désemparé de constater le vide diffus qu’elle a laissé partout. Il y a dans ma mémoire plein d’endroits où elle devrait être qui sont comme criblés de trous. Je cherche sa voix, son sourire, ils surgissent puis disparaissent. Même du côté de mon enfance, je la vois mal, sa place est floue. Tout s’estompe, tout a pâli. Comment est-ce possible ? Maman. Maman !…

J’ai froid.

Abîme

Maman ne se souvenait pas que c’était l’anniversaire de la mort de Papa. A vrai dire, elle ne se souvenait pas non plus vraiment de lui. J’ai placé son portrait entre ses mains. — C’était ton mari, Maman, et mon père. Vous avez vécu soixante-quatre ans ensemble. Elle m’a regardé, incrédule. — Il s’appelait Albert. — Ah!… Oui, Albert…

Le brouillard de sa mémoire s’est déchiré furtivement, des souvenirs sont remontés à la surface, elle a caressé le visage en murmurant « Albert, Albert… »

C’était il y a exactement un an. « Ô mon père et ma mère ! Ô mes chers disparus… »

Et moi, aujourd’hui, qui regarde cette photo de Maman regardant une photo de Papa, je vois aussi la mise en abyme. Je vois qu’il suffirait qu’on me photographie là, devant cette photo, pour que le maillon que je suis rejoigne déjà, en image, la longue chaîne des absents.

Une jolie étoile

Je repense à ma mère. A cette curieuse histoire qui s’est passée pendant la guerre, quand en 1942 les Allemands ont imposé aux Juifs le port de l’étoile jaune. Voilà Annie, la meilleure amie de maman, qui l’arbore fièrement sur sa veste. Maman ne veut pas être en reste. Elle s’en fabrique une le soir même. Et dès le lendemain, munies de leurs étoiles, elle et Annie descendent les Champs-Élysées bras dessus bras dessous.

Quand ses parents apprennent l’affaire, ils sont rétrospectivement morts de peur. Fureur contre leur fille. Maman ne comprend rien à la discrimination dont son amie est l’objet. Elles étaient deux jeunes filles de dix-sept ans : quelle différence y avait-il entre elles ? Pourquoi l’une et pas l’autre ? Et d’ailleurs, cette étoile sur la veste d’Annie, elle trouvait ça plutôt joli. Pourquoi n’aurait-elle pas la même ?

Solidarité et coquetterie, courage et frivolité… Elle continua à la porter quelque temps, en cachette. Puis Annie disparut, emmenée en déportation, d’où elle ne revint jamais.

Une sorcière et plein d’amour

Aujourd’hui, 2 mai, Maman aurait eu quatre-vingt quinze ans. (Je n’avais pas besoin de Facebook pour me le rappeler, mais dans son fonctionnement un peu stupide, il l’a fait quand même ; et n’ayant pas les codes du compte maternel, je crains que ça ne dure jusqu’à 107 ans — au moins…)

Il se trouve cependant que je dois aussi à Facebook d’avoir découvert cette semaine une récente et saisissante interprétation à deux voix d’une chanson sur les femmes, et sur les mères en particulier, écrite par Anne Sylvestre en 1975 : Une sorcière comme les autres.

J’offre aujourd’hui cette chanson à Maman en hommage. C’est l’occasion de réaffirmer haut et fort l’inestimable privilège que j’ai eu de faire avec elle le plein d’amour, pour toute la vie, et de l’en remercier.

Le plateau vide de la balance

Aujourd’hui je n’ai rien fait.
Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.

Des oiseaux qui n’existent pas
ont trouvé leur nid.
Des ombres qui peut-être existent
ont rencontré leurs corps.
Des paroles qui existent
ont recouvré leur silence.

Ne rien faire
sauve parfois l’équilibre du monde,
en obtenant que quelque chose aussi pèse
sur le plateau vide de la balance.

(Roberto Juarroz, Treizième poésie verticale. Traduction de Roger Munier. © José Corti, 1993.)

C’est en écho à mes chants d’oiseaux d’hier qu’une amie m’a envoyé ces mots du poète argentin Roberto Juarroz, « grand poète des instants absolus » selon Octavio Paz.

Je remercie du fond du cœur toutes celles et ceux qui comme elle se sont associés d’une manière ou d’une autre, par un message, un bref commentaire, un « like », ou tout simplement une pensée, au départ de Maman. Faute de cérémonie et de rassemblement physique, ils ont pesé sur le plateau vide de la balance, rétabli un instant l’équilibre du monde, et formé un cortège invisible que Janine aura été heureuse de contempler, avant de s’éclipser en souriant.

Dernier printemps, recueillement #30mars15h15

J’ai toujours eu l’intuition que Maman mourrait au printemps.

C’était à la fin de mars ou au début d’avril, il y a six ans. Elle avait été hospitalisée pour une embolie pulmonaire. Je venais la voir tous les jours. Le contraste était frappant entre la vigueur du jeune printemps qui se déployait au-dehors et le corps épuisé de Maman qui somnolait dans son lit. Je restais longtemps en silence dans la chambre, saisi par la quasi-certitude de sa mort prochaine, et mes sensations avaient fini par se métaboliser en chanson : Dernier printemps.

J’invite tous ceux qui le voudront bien à s’associer en esprit, aujourd’hui à 15h15, au dernier adieu que nous dirons à Janine Arbon-Ducasse, afin que malgré le confinement et les restrictions qu’il impose, nous ne la laissions pas accomplir seule son dernier voyage. Ceux qui le veulent pourront dire une prière, ou observer un moment de silence, ou écouter ma chanson, ou entendre François-Frédéric Guy interpréter spécialement pour elle le 2è mouvement de la sonate Pathétique de Beethoven, ou encore dire ce poème de Baudelaire justement intitulé Recueillement, qu’elle aimait tant :

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.

Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :

Une atmosphère obscure enveloppe la ville,

Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,

Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,

Va cueillir des remords dans la fête servile,

Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,

Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;

Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,

Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,

Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

 

Paroles de Dernier printemps :

Un corps diaphane
Dans un grand lit
La vie se fane
Jadis jolie
Dans l’ombre vague
Enfeuillagée
L’esprit divague
Presque étranger

Le cœur saccade
Comme hésitant
En embuscade
La nuit attend
Tissant sa toile
Semant son grain
De ses étoiles
Tombe un chagrin

Soupirs qui rôdent
Reflets glissants
Joies en maraude
Bonheurs absents
Comme en un rêve
Tout a passé
La vie est brève
A traverser

Dieu nous protège
Rideaux tirés
Sur le cortège
De nos regrets
Gentils atomes
Dispersez-vous
Bonjour fantômes
Tout est à vous

Fleurs en cascade
Merle chantant
Passez muscade
C’est le printemps
Dernier printemps