Dorian Gray à l’envers

« Ce n’est rien de vieillir, mais le terrible est que l’on reste jeune. » La réflexion est de Paul Guimard. C’est une vérité qu’avec l’âge nous découvrons presque tous, en apercevant certains jours dans nos miroirs le portrait d’une personne beaucoup plus vieille que nous.

Notre destinée commune, c’est ainsi de jouer Dorian Gray à l’envers, et le jeune homme que je suis peinerait en effet quelquefois à se reconnaître dans son reflet s’il n’y surprenait pas le regard d’incompréhension qu’il est en train de lui jeter.

Les réseaux sociaux n’ont rien fait pour atténuer ce trouble. Claudine a découvert une autre page “Jean-Pierre Arbon” sur Facebook. Et là, bon, je veux bien admettre l’existence d’un décalage important entre ce qu’on s’imagine et la réalité, mais quand même, j’ai des doutes.

Tant qu’on a la santé

C’est une chanson du VIè ou Vè siècle av JC, composée par un poète grec dont on ignore le nom. Elle dit à peu près ceci : « Le bien le plus précieux pour un mortel c’est la santé ; puis celui d’être venu au monde dans un beau corps ; en troisième lieu d’être riche sans être malhonnête ; et enfin d’être jeune et d’avoir des amis ».

La santé, la beauté, la richesse, la jeunesse, comme autant de couplets d’une immémoriale rengaine pour chanter le bonheur. Du fond des âges, on sait que la jeunesse ne dure pas, que le physique est aléatoire, que la fortune est incertaine et que la condition pour jouir de tout le reste, c’est la santé. Être beau, riche, jeune mais malade ne vaut pas d’être vieux, laid et pauvre, tant qu’on est bien portant.

Moi, j’aurais ajouté l’amour.

Mauvais exemple

A quoi sert un poète ? A corrompre la jeunesse. Et je ne parle pas que des poètes maudits, les François Villon, les Arthur Rimbaud, les Jim Morrisson, les Kurt Cobain, qui donnent le mauvais exemple par la façon dont ils ont brûlé la leur, je parle aussi de poètes plus paisibles, plus gais, plus sensuels. Voyez Marot, voyez Ronsard : Vivez si m’en croyez n’attendez à demain / Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie. Voyez La Fontaine, qui semble si inoffensif qu’on l’enseigne aux enfants : Le repos ! Le repos trésor si précieux / Qu’on en faisait jadis le partage des dieux.

Que peut-on attendre de bon d’un tel enseignement ? Rien. Leurs œuvres incitent à s’écarter de la voie balisée, elles tendent à mépriser l’argent ou le pouvoir, elles questionnent le sens du travail : autant d’idées bizarres et néfastes qui, si elles venaient à se répandre, remettraient bientôt le monde à l’endroit, et la société sens dessus dessous.

 

Hugh

Hugh Hefner est mort il y a deux jours. Il avait créé Playboy en 1953. Belle année.

J’apprends dans sa nécrologie qu’il s’était marié trois fois. Lorsqu’il avait vingt-cinq ans, avec une fille de son âge. Puis à 63 ans, avec une fille de 26. Puis à 86 ans, avec une autre jeunesse de 26 ans elle aussi.

Cela me fait penser à cette réflexion de Sinatra le soir de ses cinquante ans : My body may be fifty, but I’ll always be twenty-eight. Nous arrêtons tous plus ou moins de vieillir dans nos têtes autour de l’âge de trente ans. Nos miroirs cependant finissent par nous dire le contraire. Alors, pour les contredire à leur tour, certains hommes épousent l’image de leur éternelle jeunesse.

Né pour rester jeune

Puisque j’évoquais hier Courteline​, il me plait aujourd’hui de recopier son épitaphe : « J’étais né pour rester jeune et j’ai eu l’avantage de m’en apercevoir le jour où j’ai cessé de l’être. »

C’est une idée à méditer. Naître pour rester jeune est, à maints égards, le projet de la vie même. Regardez les fleurs, ou les papillons : ils éclosent, s’épanouissent en beauté, se reproduisent ; une fois cette tâche accomplie, leur élan vital s’interrompt.

Nous autres humains, nous avons la chance, ou la malchance, de survivre (longtemps parfois) après l’âge de notre mission biologique. Cela nous donne le temps de réfléchir sur nous-mêmes, d’éprouver dans notre chair le temps qui passe, de concevoir l’inéluctable déclin.

Mais notre âge mental est toujours en retard sur notre âge physique. Le jour où nous en prenons conscience, c’est un étonnement poignant qui s’empare de nous. De la jeunesse aux mûres saisons, on bascule beaucoup plus vite qu’on ne le pense, et l’on ne fait que constater ce qui s’est déjà produit. « J’étais un enfant quand survint la vieillesse » : c’est ainsi que j’avais essayé, dans ma dernière chanson, de traduire quelque chose de ce saisissement.