Chimère

Le Monde nous apprend que des équipes scientifiques travaillent sur la création de chimères homme-singe, et qu’elles sont parvenues à en cultiver les embryons pendant quelques jours.

Ces travaux, nous dit le journal « suscitent une salve d’interrogations », d’ordre biologique, médical, philosophique et éthique. J’ajouterai pour ma part anatomique, et pyrotechnique. Car selon Homère, qui en a le premier donné une description, la chimère est un monstre « lion par devant, serpent par derrière, chèvre au milieu », et capable de « cracher le feu ». En cas d’un assemblage homme-singe mené à terme, quelle serait donc les parties du corps occupées par chacun des deux, et leur alliance pèterait-elle des flammes, comme il est permis de l’espérer ?

Répondant à la première de mes interrogations, les savants qui s’adonnent à ces travaux assurent être conscients de « lignes rouges à ne pas franchir ». Un chercheur américain les résume élégamment : pas question de mélanger « brain, balls and beauty » en introduisant des cellules humaines dans le cerveau d’un singe, ses organes sexuels, ou même de modifier son apparence. On ne peut que se réjouir de voir qu’ainsi tout est fait pour éviter de porter atteinte à la dignité de l’animal.

L’Odyssée, d’Homère

L’Odyssée. Sans doute le plus beau roman / poème de tous les temps. Mon Dieu ! Quel choc ! Tout y est : l’aventure, l’amour, le fantastique, la violence, la tendresse, le parcours initiatique, la descente aux enfers, la nostalgie, et une poésie intemporelle rendue de manière éblouissante par la traduction de Philippe Jaccottet, que je conseille absolument.

La guerre de Troie est finie, et Ulysse, « l’Inventif », contrairement aux autres rois Grecs, va mettre dix années à rentrer chez lui. L’Odyssée nous conte ce retour, ou plutôt la fin de ce retour, car pendant sept ans, on l’apprend au chant V, Ulysse a séjourné chez Calypso. C’est une nymphe, une demi-déesse qui lui a procuré tous les plaisirs terrestres comme autant de baumes sur ses plaies de guerrier, comme autant de drogues à un vétéran. Elle lui a même promis l’immortalité pourvu qu’il demeure avec elle dans son paradis. Mais depuis quelque temps Ulysse s’ennuie et pleure en regardant la mer. Le paradis est artificiel. Sa place n’est pas là, elle est auprès de Pénélope sa femme, chez lui à Ithaque. Alors, malgré l’immensité des épreuves qui l’attendent et « même si quelque dieu veut l’engloutir dans l’abîme », il part à nouveau affronter le monde, à la rencontre de lui-même.

Les périls de la mer (tempêtes, récifs, sirènes), la séduction de nouvelles rencontres (Circé, Nausicaa), la plongée dans l’anonymat (mon nom est Personne), l’errance au bord de la folie et jusque chez les morts, le massacre des prétendants, la réconciliation avec son père et son fils, la reconquête de sa femme : long est le chemin du retour vers tout ce qui fait le prix et la simple beauté d’une vie d’homme, lorsque le monde n’est plus en guerre et que le temps des héros est fini.

Enfin, « après tant de souffrances et vingt années d’absence », s’étant retrouvé une dernière fois « au milieu des héros tués, éclaboussé de souillure et de sang, comme un lion qui s’éloigne ayant dévoré un bœuf au pâturage : tout son poitrail, et ses mâchoires de part et d’autre, couverts de sang », Ulysse se couchera auprès de Pénélope. Ils ont tant d’amour à faire et à refaire, tant de choses à se dire, que la déesse Athéna, qui a pris Ulysse en affection et protection, interviendra pour prolonger la nuit : « Il pleura, tenant sa femme fidèle, joie de son âme (…), dont les bras blancs ne voulaient plus se détacher de son cou. 
L’Aurore aurait paru avant que leurs sanglots ne cessent si Athéna aux yeux brillants n’avait eu son idée :
 elle allongea la nuit au bout du monde et retint l’aube 
au trône d’or dans l’Océan, sans la laisser atteler ses coursiers portant aux hommes la lumière. »

Le supplice de Chantal

Ce sont des choses insignifiantes, de petits riens qui rendent la vie belle et feront, peut-être, des souvenirs.

Nous sommes à table avec mon beau-père. Il est dur d’oreille, mais il tient à son rôle de pater familias : il fait le service. Au moment où je lui demande de me verser un peu de vin, il n’entend pas et repose la bouteille. Même chose pour le fromage : je m’apprêtais à en prendre et il éloigne le plateau.
— C’est le supplice de Tantale, lui dis-je.
— Quoi, Chantal ? répond-il. Qu’est-ce que Chantal vient faire là-dedans ?

Une seconde se passe, le temps de réaliser le quiproquo. Le supplice de Chantal nous fait partir d’un grand éclat de rire.

Ce fut aussi l’occasion de relire Homère et l’hallucinant chant XI de l’Odyssée où Ulysse voyage au royaume des morts :

Tantale [était] en proie à la torture, plongé debout jusqu’au menton dans un marais : toujours brûlant de soif, il ne pouvait atteindre l’eau car, chaque fois que le vieillard se penchait pour y boire, chaque fois l’eau fuyait, absorbée, tandis qu’à ses pieds apparaissait la terre noire asséchée par un dieu. Au-dessus de sa tête, de hauts arbres offraient leurs fruits, des poiriers, des pommiers aux fruits brillants, des grenadiers, des figuiers doux, des oliviers en pleine force : à chaque fois que le vieillard essayait d’y porter la main, le vent les rejetait vers les nuages sombres.*

* traduction Philippe Jacottet

Résumés parfaits

Il y a des phrases qui constituent des résumés parfaits. Pour Madame Bovary, voyez Flaubert lui-même : « Elle se repentait comme d’un crime de sa vertu passée ». Impossible de mieux synthétiser les états d’âme adultérins de son héroïne.

Pour l’Iliade, tiré d’un film (j’ai oublié lequel), ce raccourci spectaculaire sur la splendeur d’Hélène et les origines de la guerre de Troie : « Pour la beauté de ce visage, mille navires furent jetés à la mer ». Ce n’est pas de Homère, mais ça aurait pu.