Dorian Gray à l’envers

« Ce n’est rien de vieillir, mais le terrible est que l’on reste jeune. » La réflexion est de Paul Guimard. C’est une vérité qu’avec l’âge nous découvrons presque tous, en apercevant certains jours dans nos miroirs le portrait d’une personne beaucoup plus vieille que nous.

Notre destinée commune, c’est ainsi de jouer Dorian Gray à l’envers, et le jeune homme que je suis peinerait en effet quelquefois à se reconnaître dans son reflet s’il n’y surprenait pas le regard d’incompréhension qu’il est en train de lui jeter.

Les réseaux sociaux n’ont rien fait pour atténuer ce trouble. Claudine a découvert une autre page “Jean-Pierre Arbon” sur Facebook. Et là, bon, je veux bien admettre l’existence d’un décalage important entre ce qu’on s’imagine et la réalité, mais quand même, j’ai des doutes.

Feuille de vigne

« Une des choses les plus burlesques de la glorieuse époque où nous avons le bonheur de vivre est incontestablement la réhabilitation de la vertu entreprise par tous les journaux, de quelque couleur qu’ils soient (…) Cette grande affectation de morale qui règne maintenant serait fort risible, si elle n’était fort ennuyeuse. Chaque journaliste devient un prédicateur. Le temps est à la pluie et à l’homélie.»

Ça m’amuse toujours de constater que les humains tournent en rond et débattent des mêmes questions de siècle en siècle. Car ces lignes qu’on pourrait croire tirées d’une tribune écrite en réaction au procès metoo, ou d’une libre opinion sur l’affaire Matzneff, sont en réalité extraites de la préface que Théophile Gautier a rédigée pour son roman Mademoiselle de Maupin paru en 1835.

Dans le même texte, fustigeant l’hypocrisie de ceux qui font profession de vertu, on trouve encore ces mots dont l’ironie pourrait exactement s’appliquer à la pruderie de Facebook (où nulle photo de nu, de près ou de loin, ne saurait être admise) : « Moi qui n’ai pas l’habitude de regarder les statues à de certains endroits, je trouvais, comme les autres, la feuille de vigne la chose la plus ridicule du monde. Il paraît que j’avais tort, et que la feuille de vigne est une institution des plus méritoires. »

Trois fesses

Ceux de mes amis qui s’émeuvent le plus volontiers la bile sur facebook sont pour la plupart des célibataires mâles. Ils s’invectivent autour de Macron, de l’Islam, du réchauffement climatique, de la corrida, du harcèlement sexuel, du glyphosate, et de maint autre sujet que l’actualité ne manque pas, chaque jour que Dieu fait, de passer et repasser sous leurs yeux de citoyens irritables.

S’ils avaient comme moi la chance de vivre en couple, ils se rendraient compte que l’horizon de leurs intérêts est finalement assez réduit, et qu’à côté des questions politiques, sociales ou religieuses, il en existe des quantités d’autres qui ouvrent à l’existence des perspectives inédites, grandioses quelquefois, poétiques souvent.

Exemple : une personne très chère à mon cœur déclare : — J’ai perdu trois kilos et je rentre à nouveau dans du 38. J’en suis contente car à partir du 40, les marchands de vêtements te font des pantalons où tu peux rentrer avec trois fesses.

Cette notion de troisième fesse ne m’avait jamais effleuré l’esprit. Mais par la grâce de ce propos apparemment anodin, je me mets à vagabonder mentalement à l’écart des sentiers battus. Des postérieurs multipliés m’entraînent loin de la banalité des discussions ordinaires. Je m’empare de points de vue neufs sur le monde, et je redécouvre à quel point nos ratiocinations continuelles manquent cruellement de volume et de chair.

Un tas d’anniversaires

Facebook déverse chaque jour sur nos écrans un petit tas d’anniversaires. Les années s’accumulent pour les amis et pour les autres. Les portraits défilent, où les cheveux grisonnent et les enfants grandissent. Il faudrait peut-être que je songe à changer le mien.

Ou peut-être pas. Peut-être au contraire faudrait-il afficher une fois pour toutes une photo immuable, sous laquelle on inscrirait ces mots de Pasolini :

Adulte ? Jamais. Jamais : comme l’existence
Qui ne mûrit pas, reste toujours verte,
De jour splendide en jour splendide.
Je ne peux que rester fidèle
À la merveilleuse monotonie du mystère.

Une publication irrespectueuse

L’intelligence artificielle mise en œuvre par Facebook pour la reconnaissance d’images est d’une pruderie à toute épreuve. Dès que j’ai voulu partager ma publication d’hier sur le réseau, elle a été censurée. Il n’a pas fallu plus d’une minute. Elle ne respectait pas les « standards de la communauté ». Cachez les seins, jeunes ou vieux.

Ce qui est curieux, c’est qu’on m’autorise encore à la voir. Ça ne durera probablement pas. Je suis fiché. Cet incident est inscrit dans mon dossier. A la prochaine incartade on m’interdira l’accès au réseau. Je risquerais d’en altérer la légendaire pureté.

Quoiqu’il en soit, pour l’heure, je reste maître de mon blog. J’invite mon lecteur à s’y référer directement, sans passer par Facebook, et à s’y abonner (en haut et à droite sur mon site). Aucun spam, aucune pub. Juste un message matinal dans sa boîte mail, qu’il choisira d’ouvrir, ou pas.

 

Facebook l’indigeste

Oh ! L’impression nauséeuse que j’éprouve souvent en parcourant les publications de mes amis sur Facebook… Ce n’est la faute d’aucun d’eux individuellement (j’ai éliminé de mon mur tous ceux qui ne disaient jamais rien d’interessant), mais cette juxtaposition d’indignations, de photos (spectaculaires, artistiques, de vacances), de blagues, de prises de parole, de souvenirs personnels, de conseils pratiques, d’auto-promotion, d’émotions que l’on croit partager, de commentaires (humoristiques, ironiques, compatissants)… c’est terrible ! (En plus d’être indigeste.)

Prenez tous les ingrédients d’une cuisine honnête, empilez-les aléatoirement dans une lessiveuse. Qu’est-ce qu’il en sort ? Des sentiments hachés menu, des persiflages gluants, des vérités fades, des sincérités écœurantes, des appréciations inutiles, des intentions désaccordées.

Mille cris envoyés vers le ciel, mille fientes retombées au hasard.


(Maintenant que j’ai ajouté mon grain de sel à cette bouillie, je vous annonce que je lève le pied pour raison de torpeur estivale. Rendez-vous un jour sur deux.)

Données personnelles

On sait que Facebook utilise, ou laisse utiliser, les données de ses membres à des fins commerciales ou politiques parfois fort discutables, sans en avertir les intéressés. (Voir les affaires – je devrais plutôt dire les scandales – Cambridge Analytica et consorts).

Il se trouve que l’Europe a pris des dispositions afin d’assurer aux usagers du réseau un certain contrôle sur leurs informations personnelles. Un Réglement Général sur la Protection des Données (RGPD) doit ainsi entrer en vigueur le 25 mai prochain.

Cette transparence, même relative, ne semble guère du goût de Facebook. On nous a appris hier que tous les utilisateurs non européens, c’est-à-dire tout de même un milliard et demi de comptes, qui dépendaient de Facebook International (entité juridique basée en Irlande, donc soumise à la législation européenne) seront transférés avant cette date au siège de Facebook en Californie, où la loi qui s’applique reste sensiblement moins contraignante.

Sur ce milliard et demi de personnes, il parait qu’il y en a qui ne sont pas contentes.

Disparu de Facebook

​Voici trois semaines environ que j’ai disparu de Facebook. Je continue pourtant à partager mes articles sur mon mur, mais mes amis ne les voient plus. Certains s’en sont émus, et m’ont gentiment envoyé des messages pour s’inquiéter de ma santé. Mais je vais bien. C’est juste semble-t-il le réseau qui a changé son algorithme.

Des âmes en peine qui errent dans les ramifications dudit réseau et disent avoir subi le même sort que moi me suggèrent de commenter les articles qu’elles me présentent afin de retrouver la lumière sur la scène facebookienne. Non merci. Je n’aime pas mettre mon grain de sel partout. Commenter, c’est-à-dire le plus souvent bavarder, je ne le fais qu’avec parcimonie, et je n’ai pas l’intention de modifier mon comportement. Je me contenterai de continuer à distribuer des likes par-ci par-là sur ce que j’ai lu et apprécié. 

Toutefois, je m’interroge. Je me demande si cette disparition, je ne l’ai pas provoquée en changeant mes réglages d’utilisation du réseau de manière à rejeter les publicités et à refuser (autant que faire se peut) l’exploitation de mes données personnelles. Ma mise à l’index est peut-être une simple mesure de représailles infligée par quelque intelligence artificielle à l’encontre de mon attitude réfractaire.

En attendant que la peine soit levée, j’invite donc toutes celles et ceux qui me font l’amitié de vouloir me lire à s’abonner directement à mon blog (en haut et à droite de cette page).

Opinions de campagne

​Les opinions que nous professons relèvent moins de nos idées que de nos caractères. Dans la manière dont elles se forment, ce n’est pas tant notre raison qui est à l’œuvre qu’un ensemble de dispositions émotionnelles et personnelles qu’on peut appeler notre sensibilité ou notre tempérament. Ce sont ces dispositions qui déterminent la façon dont nous réagissons à une situation donnée. L’intelligence n’intervient qu’après (dans l’hypothèse où elle intervient, ce dont nombre d’observations peuvent conduire à faire douter), afin de fournir des rationalisations rassurantes à des prises de position auxquelles au départ elle n’a pas vraiment contribué.

C’est pourquoi, dans la présente campagne électorale, les argumentations irréfutables et les commentaires enflammés des uns et des autres, tels qu’on peut lire sur les réseaux sociaux, ne servent globalement à rien. Les pro-vote et les pro-abstention s’insultent sans se convaincre, les pro-Le Pen déversent tout ce qu’ils peuvent de calomnies et de fake news sur leur adversaire, les pro-Macron s’égosillent en prétendant raison garder. Rien de tout cela ne fait véritablement bouger les lignes, et celui qui reçoit une opinion l’accueille ou la rejette en fonction de sa propre conviction.

© Reiser

Tout est hystérisé, l’anathème devient la règle, les amis facebook s’éliminent réciproquement à-tout-va, chacun fait le tri, on s’excommunie, on s’invective, quelque chose de malsain se répand partout, c’est la grande lessive en famille, et encore une fois on en oublie les autres, nos amis et voisins qui ne sont pas Français et dont on pense que ça ne les concerne pas. « Que les Européens ne se mêlent pas de nos affaires ! » Ah bon ? Imaginons un instant que tout ce qui se déroule en ce moment chez nous se passe en Allemagne. Nous y verrions l’extrême-droite avec une chance non nulle d’arriver au pouvoir, et un grand nombre d’indécis hésitant cependant à voter contre elle. Je ne crois pas que nous aurions tendance à considérer cela comme une affaire strictement allemande : je crois au contraire que nous en serions fort inquiets.