Rayure

Ce n’était pas dit sur le ton d’une mauvaise plaisanterie grivoise. Maman n’avait jamais été vulgaire. Mais elle n’avait plus sa tête, plus de retenue, et s’était adressée à la jeune femme méchamment, avec le désir inconscient de la blesser.
— Tu as des enfants ?
— Oui.
— Vraiment ? Tu les as faits avec tes trous à toi ?

Pourquoi faut-il qu’il y ait des paroles qui restent ? Pourquoi quelques mots entendus un jour continuent-ils de flotter à la surface de la conscience au lieu de sombrer comme tous les autres dans l’oubli ? Et pourquoi viennent-ils rayer l’image qu’on voudrait intacte et exemplaire de personnes chères à notre cœur ?

Avis de tempête

Je pense à la Terre, au grouillement toxique et désordonné de l’espèce humaine, à l’équilibre désormais rompu avec la nature. Je pense (avec un mélange de soulagement égoïste et de mauvaise conscience) que je mourrai avant d’en affronter pleinement les conséquences. Je pense à nos enfants dans la tempête qui se prépare et je les vois ballottés comme des gouttes d’eau.

Et je pense aussi, comme la plupart des hommes au seuil de la vieillesse, et face au désastre intime qui s’annonce, que mon regard sur le monde se teinte des couleurs sombres de ce qui m’attend.