Le champ de Touya

Je marchais dans le champ dit « de Touya », au bout duquel se trouve la ferme où mon grand-père est né. Le ciel était d’un bleu intense, la prairie couverte de boutons d’or, c’était le printemps en majesté.

En parcourant ce petit coin de terre où il avait passé son enfance, je me mis une nouvelle fois à songer à cet homme que j’ai tant aimé, et doucement, au fil de mes pas, une phrase affleura à ma mémoire, une phrase qu’il cite dans ses souvenirs de guerre de 14-18, que je ne pouvais pas exactement restituer mais qui avait à voir avec ce que j’avais devant les yeux.

De retour à la maison, j’ai repris son manuscrit, et lu ce que j’y cherchais : « Allons, la vie est belle et je sens flotter dans l’air une odeur frémissante de printemps. Les ailes de la Victoire, nous les caresserons bientôt où que nous soyons : debout dans la tourmente ou couchés dans la terre que nous aurons défendue parce qu’elle nous fut douce, maternelle et fleurie ». Mon grand-père indique avec émotion que ces mots sont signés Gabriel-Tristan Franconi, qu’ils sont extraits d’une lettre que ce camarade de tranchée (qu’il décrit comme « fantassin, sous-lieutenant, mon compagnon ») avait écrite avant d’être tué le 23 juillet 1918, et il les cite à deux reprises dans son livre, au milieu, puis à la fin, tant ils l’avaient marqué et lui tenaient à cœur.

Et soudain, j’ai compris que ce qui l’avait bouleversé dans ces lignes, plus encore que la perspective de la victoire, plus même que la prémonition que son ami avait eue de sa propre mort, c’était l’évocation de la terre « douce, maternelle et fleurie », c’est-à-dire l’exact souvenir de son champ de Touya.

Le tout-au-canal

Les maisons d’Amou qui donnent sur la place de la Tecouère étaient autrefois bordées d’un canal. Vers les années 1900, anticipant sur le tout-à-l’égout, leurs propriétaires avaient jugé pratique d’installer des latrines sur leur balcon à l’étage. Ce qu’on déposait dans la chaise percée tombait directement dans l’eau trois mètres plus bas.

La plus grande de ces maisons était l’hôtel-restaurant des Voyageurs. On y servait une cuisine locale et généreuse : salmis de palombes, bœuf en daube, confit de canard. C’était donc aussi, logiquement, celle dont les lieux d’aisance étaient le plus fréquentés. Un client de l’époque avait d’ailleurs inscrit sur le livre d’or de l’établissement : « Raphael tu n’es pas raisonnable : tu nous en fais laisser ici autant que tu nous sers à table ».

La chose était connue au village, si bien que dans ces temps sans télévision on raconte que certains anciens, pour se distraire, se retrouvaient l’après-midi à cet endroit précis du canal pour en commenter l’activité, et que chaque fois qu’un gros paquet se présentait et faisait un joli plouf, ils ne manquaient pas d’applaudir.

 

Exposition sur Amou et son Luy à La grange autrement, rue Panecau, 40330 Amou. Jusqu’au 25 septembre, tous les jours de 10h à 17h30. Entrée libre (avec un masque).

Une expo sur le Luy

L’association Chansons et Mots d’Amou n’a pas voulu laisser passer l’été sans rien faire. C’est pourquoi s’ouvre aujourd’hui et jusqu’au 25 septembre à la grange autrement une exposition intitulée « Le Luy hier, aujourd’hui, demain ».

Le Covid nous a contraints cette année à annuler non seulement le festival, mais aussi les événements que nous organisons chaque début de printemps autour de la Semaine de la langue française. Or tout un travail avait eu lieu pendant l’hiver entre les anciens de l’EHPAD des Peupliers et les enfants du centre de loisirs autour du Luy de Béarn, notre rivière, et du thème de l’eau. Il y avait là matière à une exposition que nous avons décidé de monter.

C’est en effet un sujet très riche. Amou est né du Luy, probablement vers l’an 1000 avant JC, car c’est un lieu de passage : on y franchissait la rivière à gué. Et l’histoire du village n’a cessé d’être façonnée par lui : gué donc, mais aussi digue, canal, pont, moulin, passerelle (du tramway), seuil, turbine, et jusqu’à ce lieu unique à Amou qu’est la Tecouère, le magnifique espace ombragé (d’ormes jadis, de platanes depuis le XIXè siècle) que le village laisse au Luy pour y épandre ses crues.

Cette exposition, richement documentée grâce en particulier à la société des Amis d’Amou et aux prêts des archives départementales des Landes, s’enrichit des aquarelles et dessins de Denis Demouge, ainsi que de photographies de David Desreumaux réalisées pendant les dernières éditions de notre festival. On peut aussi y voir les quatre panneaux spectaculaires peints sur scène par Tyrsa, artiste graffeur et typographe, lors du concert donné par Oxmo Puccino dans les arènes en 2019.

 

A La grange autrement, rue Panecau, 40330 Amou. Jusqu’au 25 septembre, tous les jours de 10h à 12h30. Entrée libre (avec un masque).
Remerciements tout particuliers à Claudine, Agnès Galletier et Jacques Douville, sans l’engagement et le travail desquels cette exposition n’aurait pu voir le jour.

Montgommery

Me penchant, pour des raisons que je dirai bientôt, sur l’histoire d’Amou, j’ai découvert à cette occasion la figure étrange et fort antipathique de Gabriel de Lorges, comte de Montgommery, sous les ordres duquel Amou fut pillé et dévasté, en septembre 1569, six jours durant.

On n’en était encore qu’à la troisième guerre de religion. Jeanne d’Albret, reine de Navarre, l’avait chargé de reconquérir ses états. Il le fit promptement, et sans faire de quartier : exécutant tous les prisonniers catholiques, et brûlant les églises comme à Amou, Montgommery reprit le Béarn en trois semaines. Poursuivant sa campagne en Gascogne, il y commit des excès immenses, qui frappèrent de terreur les populations*.

Ce sinistre individu était déjà entré dans l’histoire dix ans plus tôt : c’est lui dont la lance perça l’oeil et le crâne d’Henri II lors du tournoi où le roi trouva la mort. C’était un accident, mais il était régicide, et prit prudemment la fuite le soir même.

En 1572, il échappa par miracle au massacre de la Saint Barthélémy, devint général des Huguenots, se réfugia en Angleterre où la reine Elizabeth refusa de l’extrader. En 1574, ayant débarqué en Normandie pour y fomenter une insurrection, il fut fait prisonnier, de sorte que peu de temps après, Catherine de Médicis, qui avait pas mal de raisons de ne pas le porter dans son cœur, put assister en place de grève à sa torture et à sa décapitation.

 * Source wikipedia

Où il est question de ma bisaïeule

Une amie d’Amou, qui d’ailleurs fait partie de l’association « Les amis d’Amou » dont les membres se consacrent à l’histoire du village, m’a transmis une copie de la chronique paroissiale locale datant de juillet 1937. Je ne savais à quoi m’attendre : j’y ai trouvé le compte-rendu des obsèques de mon arrière-grand-mère, Berthe Broca. J’ai mentionné le nom de cette femme il y a peu dans ce blog en évoquant son éducation à travers le « Guide pratique de la vie usuelle à l’usage des jeunes filles ». Voici la façon dont était tourné son bref éloge funèbre :

« Le 10 juin ont eu lieu, en présence de Monsieur le vicaire général Capdevielle, ami de la famille, les obsèques de feue Victoire-Berthe Ducasse, née Broca, membre de la confrérie du TS Sacrement, mère de M. Joseph Ducasse, professeur au lycée de Bordeaux, qui venait de soutenir en Sorbonne, avec mention très honorable, sa thèse de doctorat ès sciences physiques. Ce fut, avec la communion solennelle de sa petite fille [ma mère], la dernière joie éprouvée ici-bas par cette excellente mère dont la vie fut surtout une vie de travail, de modestie, de piété, et de dévouement. Cette sainte femme, qui souffrait depuis de longues années, avait la nostalgie du Ciel. Elle est morte pieusement résignée à l’âge de 66 ans. »

Au vu de cette description, je ne me vois pas a priori beaucoup de points communs avec ma bisaïeule. En particulier, je n’ai aucunement la nostalgie du Ciel. Quand il faudra quitter ce monde, c’est de mon heureuse vie terrestre que je serai nostalgique. J’espère cependant que sa dépouille voudra bien s’accommoder de la mienne, car c’est dans le caveau où elle repose (et où personne depuis 1937 n’est venu la rejoindre), dans le champêtre cimetière d’Amou, que je souhaite être un jour enterré.

Ah, si, un point commun possible : l’âge du décès, si le Covid-19 décide de faire à fond son travail.

Piqûres et radiations

Augustin a installé cinq ruches sur sa terre d’Amou. C’est une excellente initiative. J’ai cependant éprouvé une impression étrange à voir des hommes travailler en pleine nature avec ces équipements de protection. C’est qu’on ne badine pas avec les abeilles. Chaque cadre du corps de ruche est manipulé comme s’il s’agissait d’une barre d’uranium. Mon imagination n’a pu s’empêcher d’établir une sorte d’équivalence entre le risque de piqûre et celui d’irradiation. Les attitudes sont les mêmes : mutatis mutandis, il s’agit de maîtriser à son profit une part potentiellement dangereuse de la nature. Qualités requises : sang-froid, savoir-faire, méticulosité, concentration.

Chansons & Mots d’Amou, huitième !

Le moment est venu de parler de la prochaine édition du festival Chansons & Mots d’Amou. Elle se tiendra du 1er au 4 août, sous les platanes du village. Oxmo Puccino, Clarika, Chloé Lacan, Thibaud Defever, Caroline Loeb, Frédéric Bobin, Clio, Leila Huissoud, Lou Casa, Arthur de la Taille, Stanislas Roquette, sont, entre autres, à l’affiche cette année. Entourés de nombreux et formidables artistes et musiciens, ils ont accepté, avec notre fidèle amie Marie Christine Barrault, de répandre dans Amou, du fronton aux arènes et du kiosque à la place de la mairie, « un petit air de cinéma ».

Je reviendrai plus en détail sur le programme dans les prochains jours. En attendant, je vous laisse le soin d’en prendre connaissance, ainsi que celui (essentiel) de réserver vos places, si, comme je l’espère, le cœur vous en dit.

Toutes les infos sont sur le site : www.chansonsetmotsdamou.fr

Au rond-point


Samedi, à Amou, quelques gilets jaunes sont pacifiquement installés sur le rond-point. Parmi eux, un bénévole du festival. Je descends de voiture, nous nous saluons chaleureusement. — Vous voyez, me dit-il, ici, on n’emmerde personne. On ne bloque pas, on ne filtre pas, tout le monde passe. Mais on montre qu’on est là !

A l’heure où à Paris, à Bordeaux, à Toulouse, et sur toutes les télés de France, le pays paraissait une nouvelle fois s’embraser, à Amou les grandes affaires du jour étaient le téléthon et le concert de la Sainte Cécile.

Sagesse des chiens

Je n’avais jamais eu de chien. Et je n’aurais jamais imaginé que cette habitude que Claudine et moi avons prise d’aller nous promener avec les chiens d’Augustin à Amou me procurerait une telle joie.

Au moment de partir marcher, ils sautent tout autour de nous en nous faisant la fête. Ils savourent le moment que nous allons passer ensemble, et s’agitent jusqu’à ce que nous nous mettions en chemin. Dès que nous atteignons la limite d’un champ, ils bondissent par-dessus le fossé, et courent ventre à terre, ivres de leurs corps et de leur liberté. Ils vont, viennent, reviennent. Ils furètent dans les bosquets, ils flairent les terriers, ils pourchassent les oiseaux, pleins de fougue, exaltés de mouvement. Et quand nous rentrons, juste avant de remonter vers la maison, ils sautent dans le ruisseau qui coule là, s’y rafraîchissent, s’ébattent, s’ébrouent, s’y désaltèrent.

Cela m’émerveille de voir à quel point ils sont tout entiers dans l’instant qu’ils vivent. Ils jouissent du présent, sans question, sans pensée. Ce faisant, ils devraient être pour nous un véritable exemple, si toutefois nous n’avions pas tant de mal à les considérer comme nos semblables. En fait, ils illustrent parfaitement cette remarque de Samuel Butler : « Tous les animaux, sauf l’homme, savent que la chose essentielle dans la vie, c’est d’en profiter ».


Le premier village sur la Terre

Je tiens de mon ami Serge Bouvier cette révélation étonnante : Amou a été le premier village à avoir existé sur la Terre.

Bien que la chose soit peu connue, elle semble néanmoins avérée. Elle remonte au premier homme et à la première femme, lesquels se nommaient Adam et Ève, comme chacun sait.

Ce qu’on sait moins, c’est que tous les deux parlaient gascon. Après que Dieu les eut créés, ils se regardèrent en se demandant :

— Que ban ha adare ? ( Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ?)
— Que ban ha l’amou ! ( On va faire l’amour)

Ils firent donc Amou, aussi sûr que Romulus et Remus firent Rome.

(Remarquons au passage que cette fondation nous permet de situer avec précision le paradis terrestre : au sud de la Chalosse, quelques riants côteaux au milieu desquels coule le Luy de Béarn.) ​