Lanceur d’alerte

C’est un scoop que j’ai découvert en me rendant à mon supermarché habituel : tous leurs fromages contiennent du lait ! J’étais tellement stupéfié de l’apprendre que j’ai pris l’annonce en photo. Deux employés du magasin m’ont immédiatement rappelé à l’ordre : pas de photos dans leurs locaux. Le document ci-dessus est donc volé. En le publiant, j’ai un peu l’impression de marcher sur les traces de Julian Assange ou d’Edward Snowden.

Je ne sais quel génial bureaucrate a décidé de rendre cet avertissement obligatoire, mais il n’est pas allé au bout de sa logique, car au rayon lait rien n’indique que le lait contient du lait. C’est criminel. (A moins que l’administration compétente ne considère qu’après qu’il a subi toutes les opérations d’écrémage, d’allègement, de stérilisation, d’adjonction de vitamines, etc, auxquelles le soumet l’industrie alimentaire, le lait a cessé d’être du lait.)

Subtilité française

Montesquieu écrit dans les Lettres persanes : « Les Français enferment quelques fous dans une maison pour persuader que ceux qui sont dehors ne le sont pas. »

S’il revenait aujourd’hui, il verrait que nous n’avons pas perdu l’art de ce genre de subtilités. Avec un confinement qui autorise désormais les sorties toute la journée, et des déplacements interdits et néanmoins possibles pour de nombreux motifs, il pourrait noter : « Les Français se fixent des règles telles que ceux qui s’en affranchissent peuvent persuader ceux qui ne s’en affranchissent pas qu’ils continuent à les respecter ».

L’oisiveté des sages

J’ai aussi eu l’idée d’écrire un spectacle théâtral, dont j’ai achevé une première esquisse il y a deux ans. J’y faisais les portraits de quelques personnages plus ou moins illustres, de toutes époques et de toutes civilisations (Socrate, La Fontaine, Omar Khayyam, Montaigne, Ryokan, Wang Wei, Moitessier, Ibn Arabi), familiers aux lecteurs de mon blog, en les illustrant en contrepoint par une dizaine de chansons. Leur point commun ? Avoir bifurqué. S’être retirés du jeu. Avoir, à un moment donné de leur existence, quitté la clameur du monde et ses vanités pour une rencontre avec eux-mêmes. Titre, emprunté à La Bruyère : L’oisiveté des sages. Dispositif : un comédien, un musicien. Sujet : l’éloge du loisir, de l’action gratuite, du présent, du temps libre et parfois perdu.

Mais on saisit tout de suite les difficultés de l’entreprise : comment aborder un pareil sujet sans froisser les spectateurs ? Comment faire en sorte que cela ne tourne pas à la provocation ? Comment éviter d’apparaître comme un privilégié qui vient raconter à ceux à qui la vie impose de travailler qu’ils passent à côté de leur existence, et qu’à s’échiner à gagner leur salaire ils gâchent une à une toutes leurs journées ? Comment plaider une liberté inaccessible à beaucoup ?

Je n’ai pas trouvé la clé. J’ai remisé le projet dans mes tiroirs. « Parler de loin, ou bien se taire » dit La Fontaine. Je me suis tu.

Sur ma voix et mes fesses

J’aurais aimé écrire un livre. Un roman ? J’ai essayé plusieurs fois. Ça s’est arrêté au bout de quelques pages. Ou refaire le coup de Montaigne, et transformer ce blog en Essais. Mais je n’y arrive pas. Creuser, entrer profondément dans les choses, en peser tous les tenants et les aboutissants pour et en sortir une vérité utile aux autres, demande un effort et une constance dont je ne suis pas capable. Tenir durablement un cap, je n’y arrive pas. Croire à l’importance de ce que j’entreprends, je n’y arrive pas. L’effort à fournir me parait d’autant plus grand que je n’ai jamais été réellement convaincu de l’intérêt de ce que j’avais à dire. Quand j’étais enfant, en classe, je ne levais jamais le doigt. Ni pour poser une question, ni pour donner une réponse. Les mots que j’aurais pu prononcer, je les jugeais superflus avant même qu’ils ne sortent de ma bouche. Alors, ils y restaient. J’étais bon élève, mais j’interagissais peu. Au fond, je n’ai jamais pensé que ma voix comptait. Étrange, n’est-ce pas, pour quelqu’un qui s’est voulu chanteur…

©  Robert Doisneau

Un jour, je suis allé proposer de nouvelles chansons à un producteur de musique. Il m’a demandé si j’aurais plaisir à les entendre à la radio. J’ai répondu que je n’en étais pas sûr. C’était une réponse honnête, et idiote. Qui veut miser de l’argent sur un artiste qui n’est pas persuadé que son œuvre est indispensable ? Personne. Ce n’est pas que je croie que mes chansons soient médiocres. Au contraire, je les crois bonnes, pour la plupart en tout cas. Mais c’est l’idée de s’imposer. Je n’aime pas m’imposer, ni m’exposer, ni m’interposer, ni poser tout court. « Des mots d’amour et des chansons : c’est bien là tout le nécessaire » : c’était la phrase d’accroche de ce blog. Je l’ai remplacée récemment (je me demande si quelqu’un s’en est aperçu) par « loin du monde et du bruit goûter l’ombre et le frais ». Ma vérité est là, dans ce vers de La Fontaine, ma vérité presque toute entière. Presque. Je suis assis sous mon arbre, il fait bon, je n’ai besoin de rien, la nature chante, tout va bien, sauf qu’un petit caillou me pique les fesses. Alors je songe que je devrais les lever, mes fesses, les remuer un peu, et me remettre à marcher.

Chute de cheval

Bashô (1644-1694) conte dans Le chemin étroit vers les contrées du Nord que Fujiwara-no-Sanekata, poète et général de la garde impériale japonaise, est mort en l’an 998 en tombant de cheval. Il dit que le cavalier venait de passer devant un sanctuaire consacré aux dieux du Voyage sans mettre pied à terre, que c’était un blasphème et que la chute fut son châtiment.

Ainsi croit-on volontiers à la punition divine. Il serait bien sûr plus rationnel de penser que sa chute ait été le fait du hasard, que par exemple sa monture ait buté sur une pierre et qu’il soit mort comme meurent des millions d’hommes depuis la nuit des temps, par accident. Mais cela ne satisfait pas notre imagination. Nous préférerons toujours le merveilleux à la banalité.

D’ailleurs, on raconte aussi que le fantôme de Sanekata apparaît depuis, certains soirs, sous un pont, et qu’il est en colère.

Araignées aux plafonds

Lorsque après les mois d’hiver j’utilise à nouveau la douche extérieure de la maison, je la trouve envahie d’araignées. Autrefois je prenais un balai et les chassais. Plus maintenant. J’ouvre la porte, je passe un coup de jet sur le caillebotis, j’attends quelques instants que celles qui ont accroché leur toile sur le porte-savon ou les robinets sortent ou se déplacent, puis je me glisse sous la pomme en fichant la paix à toutes celles qui sont au plafond. J’ai plaisir à cohabiter avec elles.

Je me souviens qu’il y a une trentaine d’années, je m’étais rendu, en Bourgogne, dans un château qui avait appartenu à Balthus, et où vivait encore l’ancienne muse et compagne du peintre. Elle y séjournait dans la pénombre, n’entrouvrant qu’à peine rideaux et volets. Des toiles d’araignées pendaient de partout. — Il n’y a pas de meilleure façon de se préserver des mouches, disait-elle. L’araignée est l’insecticide le plus naturel qui soit.

Harmonie des contraires

Un poème de Rabindranath Tagore (envoyé à mon attention par ma cousine Isabelle) traduit mieux que je ne saurais le faire moi-même une humeur et des pensées qui m’envahissent souvent, et spécialement depuis hier.


Mes mots cesseront un jour de fleurir parmi l’espace (…)
Mes oreilles n’entendront plus les messages mystérieux de la nuit,

Et mon cœur ne viendra plus en hâte au fougueux appel du soleil levant

Il faudra que je prenne fin

Avec mon dernier regard

Avec ma dernière parole

Ainsi le désir de vivre est une grande vérité,

Et l’adieu absolu, une autre grande vérité.

Pourtant doit se produire entre eux une harmonie

Sinon la création n’aurait pu supporter si longtemps souriante

L’énormité de la fraude

Harmonie des contraires. Sourire de tristesse. Murmure amoureux de la terre. Mourir au printemps.

Premier anniversaire

Aujourd’hui, il y a un an que Maman est morte.

Je devrais plutôt écrire : s’est éteinte, tant la petite flamme de sa vie était devenue faible et fragile.

Je n’étais pas auprès d’elle. Je ne l’ai pas accompagnée dans ses derniers instants. J’aurais dû braver le confinement. Je sais bien qu’on fait toujours seul le voyage, mais au moins j’aurais été sur le quai pour lui dire au-revoir. Peut-être.

Au moment où elle s’éteignait, j’étais à Amou, je marchais dans les champs. Je faisais le tour de ce pré qu’on appelle le Treitis. Il était couvert de plantain, une herbe vivace qui résiste au piétinement. Le printemps triomphait. J’ai pris sans savoir pourquoi cette photo presque abstraite. C’était une heure avant qu’elle ne ferme les yeux.

Quelque chose dans la mort de Maman devait depuis toujours s’accorder au printemps.

Dernier printemps

Philosophe jongleur

Je ne fais qu’effleurer. Je butine. On me croit cultivé : je cite des auteurs dont je n’ai lu qu’une phrase. J’en savoure un moment le goût, puis la laisse. Je ne la ronge pas jusqu’à l’os, il me faudrait un esprit philosophique dont je suis dépourvu.

Les idées ne m’intéressent pas beaucoup, moins encore mises en système. Cela ne m’empêche pas d’admirer ceux qui sont capables d’en produire et de les articuler. Montrez-moi un de ces brillants virtuoses de la pensée, je le regarderai comme un enfant regarde un jongleur, au cirque : bouche bée, yeux écarquillés devant des balles qui volent et des cerceaux qui tournent. Et comme l’enfant, je croirai pour un instant que le monde entier orbite entre les mains de l’artiste.

Mais cela ne durera que le temps bref où s’y fixera mon attention. L’instant d’après, mes yeux seront partis scruter la pénombre du chapiteau, les agrès qui y pendent dans l’attente d’un numéro à venir, les visages des spectateurs assemblés autour de moi, la peinture écaillée de la chaise sur laquelle je suis assis, et je verrais bien que non, le mystère du monde n’est pas, ne sera jamais, épuisé par quelques balles, aussi habilement lancées soient-elles.