Misogynie à part

Selon une typologie célèbre, qui n’est pas de Brassens mais de Paul Valéry (un autre Sétois), « il y a trois sortes de femmes : les emmerdantes, les emmerdeuses, et les emmerderesses ».

Depuis le XXe siècle les temps ont changé : personne ne pourrait plus aujourd’hui sortir une phrase pareille sans se faire taxer de sexisme. (Le sexisme est une notion qui a supplanté la misogynie : celle-ci désignait une aversion pour les femmes et une tendance à les fuir, le sexisme introduit l’idée de discrimination et d’infériorité supposée.)

Moi qui, à cet égard, « balance entre deux âges », je puis encore goûter par bonheur le côté plaisant de ce « bon mot ». D’ailleurs, par l’exagération même qu’il en a faite en le mettant en chanson, Brassens en a gommé l’aspect méprisant. Souvent, quand il écrit, il adore se glisser dans des personnages. Par exemple, pour m’en tenir aux textes que j’ai déjà mis en ligne, celui du cocu (Le cocu, La traitresse), de l’amoureux délaissé ou déçu (Une jolie fleur, Je suis un voyou), du vieux beauf patriote (La guerre de 14-18) ou misogyne (Misogynie à part). Il s’amuse, et c’est surtout des travers masculins qu’il se moque, me semble-t-il, avec plus ou moins d’indulgence.

Quoiqu’il en soit, de mon côté, je me suis également bien amusé à enregistrer celle-ci.

Dire Brassens

© AFP

Brassens disait : « J’étais capable d’arranger des syllabes, mais je ne me prenais pas pour un poète (…) Si j’ai fait de la musique, si j’ai mis une mélodie derrière, c’est que j’ai pensé que les paroles ne se suffisaient pas à elles-mêmes. C’est mon opinion, mais je me trompe peut-être…

Oui, il se trompait. Voici à mon sens ce qui s’est passé dans sa tête. Il a tellement fréquenté les poètes, Villon, La Fontaine, Lamartine, Hugo, il est devenu tellement intime avec eux, qu’il a jugé qu’à l’aune de leurs écrits, les siens ne faisaient pas le poids. Et comme il avait grandi au sein d’une famille où l’on chantait tout le temps, il s’est épanoui dans un genre dont il est probablement l’un des inventeurs, et qu’il a porté à un degré inégalé : celui où le poète travestit ses œuvres en chansons.

Ce que Brassens nous a laissé, nous l’appelons donc : chansons. Toutefois, enlevez la musique de la plupart des chansons des autres, les paroles ne tiennent plus, elles s’affaissent, elles s’affadissent. Pas chez Brassens. Elles tiennent, elles sont solides, et d’une solidité souvent impressionnante. C’est pour cela que j’ai entrepris de les dire : pour faire entendre leur fermeté, ainsi que les subtils changements de ton qu’elles contiennent d’un couplet à l’autre, et que la musique parfois aplanit, ou dissimule, plus souvent qu’elle ne les révèle.

— Critiqueriez-vous, Monsieur, les musiques de Brassens ? — Non pas, bien au contraire. Mais si vous écoutez les textes seuls, vous y découvrirez des nuances — et des silences — que vous n’y aviez jamais entendus.

 * https://www.franceculture.fr/emissions/la-compagnie-des-oeuvres/georges-brassens-nous-rend-heureux-14-la-boheme-de-georges-brassens?

La mauvaise réputation (Brassens dit par Arbon)

Je reviens sur les célébrations de centenaires dont je parlais il y a deux jours. Je vais faire ce que j’évoquais : dire les chansons de Brassens et les enregistrer.

Il y a dix ans, dans un article intitulé La fanfare de Brassens (on en était alors à commémorer le trentième anniversaire de sa mort), j’avais écrit que je préférais m’abstenir d’ajouter ma voix au chœur des louanges, et que je resterais « à l’écart de la fanfare, avec mes petits souvenirs. Celui du jour où, gamin, mon père m’a fait écouter un bonhomme qui chantait d’une drôle de voix une récitation que j’avais à apprendre pour l’école : le Petit Cheval, de Paul Fort, en ayant sorti le disque d’une pochette ornée d’un énigmatique gorille. Celui du jour de sa mort – j’avais 28 ans – quand j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps, emporté par un chagrin comme je n’en avais jamais eu pour quelqu’un que je ne connaissais pas personnellement, et comme cela ne m’est jamais plus arrivé depuis. »

C’était avant que je ne crée le spectacle « La Fontaine / Brassens », et que je ne mène à bien l’enregistrement des Fables. Aujourd’hui, l’envie me prend de traverser à nouveau l’œuvre de Brassens en disant ses chansons. Comme je l’ai fait pour La Fontaine, je vais goûter ses mots, déguster ses rimes, me régaler de toutes les fantaisies et de toutes les profondeurs qu’il a mises dans ses textes. Faire l’effort de les apprendre, ou de les réapprendre, sera pour moi une manière de lui rendre hommage, mais davantage encore l’occasion de me faire plaisir et souvent, intérieurement, de jubiler.

Je me lance donc dans l’aventure de Brassens dit par Arbon. Quelle meilleure entame que La mauvaise réputation ?

(Le voyage se fera selon mon humeur. On  pourra en suivre l’avancement sur la playlist Brassens dit par Arbon : https://www.youtube.com/watch?v=QXop9Nfs1xg&list=PL1GJhoEI4m9Lh7Grq1tP_ygpaZ33TM1kf )